Dès la première scène
de L’éclipse – la séparation de Vittoria
et Riccardo-, se détache peu à peu, sans que l’on
y prenne garde, un élément scénariquement
à priori anodin : le ventilateur de la pièce. De
manière cyclique, il apparaît et réapparaît
dans le champ. Dans les différents cadrages, les courants
d’air qu’il fait circuler prennent dans l'espace scénique
toutes les directions de flux possibles. Même un spectateur
attentif a bien du mal à localiser la source de ces flux.
En fait, sans que l'on y prenne garde, ce ventilateur devient
l'élément prégnant de la scène.
Les individus, en ce début du film, sont pris dans un monde
d’objets. Dans cette scène de séparation,
un monde de choses entoure Vittoria (Monica Vitti) et Riccardo
(Francisco Rabal), et les « imprègne », à
l’image de la présence à peine perceptible,
mais persistante et lancinante du ventilateur. Suite à
cette scène, sur le chemin du retour de Vittoria chez elle,
le monde moderne des objets et le monde naturel se confondent
dans les différents cadrages des plans de la scène
(image 1, image 2)… Mais
progressivement, au cours du film, le monde des objets va paraître,
de plus en plus, prendre le pas sur le monde naturel, devenir
nouveau et étrange.
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| Image 1 |
Image 2 |
Une première occurrence forte de la concurrence du monde
des vivants et de celui des objets semble se produire lorsque,
parmi tous les pieds de chaises et de tables, viennent se glisser
deux nouveaux « pieds » qui sont, eux, les jambes
de Vittoria (image 3). Il y a intrusion du vivant dans un monde
inanimé. De même, on peut noter le geste sensuel
de Vittoria qui effleure des doigts un bibelot (image 4) et impose
à Riccardo un temps de silence, ou le fait que Vittoria,
au lieu de partir et quitter Riccardo, prend le temps de ranger
les tasses à café. En fait, elle semble plus s’occuper
de son entourage, c’est à dire du mobilier de l’appartement,
que de sa situation sans issue avec Riccardo.
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| Image 3 |
Image 4 |
Riccardo, lui, reste dans le monde des humains. Par maladresse,
il renverse et casse le cendrier. Il n’y prêtait pas
attention. Ajoutons ici que la caméra est davantage du
côté de Vittoria. Dans son mouvement panoramique
vers le bas, elle aussi, prend la peine de se "baisser"
pour observer les éclats de porcelaine (image 5). Tout
se passe comme si Riccardo, aux yeux de Vittoria -et de la caméra-,
était en concurrence avec les objets. On peut le constater
lorsque Vittoria se retourne vers l’abat-jour et le ventilateur
: l’amorce de la lampe prend la moitié du cadre (image
6a), et Riccardo est obligé de faire un mouvement pour
que la caméra recadre sur lui, accompagnant ainsi ce geste.
Le cadre de départ est composé à moitié
par Vittoria, et à moitié par la lampe. Après
le mouvement de Riccardo, on a un cadre découpé
en trois tiers égaux (Riccardo à gauche, Vittoria
au centre et l’abat-jour à droite, image 6b). Riccardo
doit littéralement se faire une place dans le cadre car
la caméra, comme Vittoria, semble plus attentive au cendrier
cassé ou à l’abat-jour qu’à celui-ci.
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| Image 5 |
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| Image 6a |
Image 6b |
Plus tard dans le film, lorsque Vittoria et Piero (Alain Delon)
se retrouvent au carrefour, Vittoria continue de s’intéresser
autant à son entourage matériel, au bâton
qui flotte sur l’eau, qu’à la présence
de Piero, comme elle s’intéressait précédemment
aux bibelots chez Riccardo. Mais, cette fois-ci, contrairement
à Riccardo, Piero aussi est pris par ce monde des objets.
Il lui parle de sa nouvelle voiture. Ian Lockerbie, dans «
La difficuté d’être »,
dans L’homme et l’objet,
va même jusqu'à affirmer que le personnage de Piero
tient lieu d’objet. « […] Piero, le jeune
agent de change frénétique qui ne vit que pour le
moment présent. C’est comme si Antonioni était
poussé par un besoin profond de confronter une humanité
qui est toute « en surface », car manifestement la
grande sinon la seule qualité de Piero, c’est d’être
là. »
Dès les premiers instants de la séquence où
Vittoria rentre à pieds chez elle de chez Riccardo, avec
le surcadrage du haut de portail enserrant un paysage constitué
de quelques arbres (image 1), on peut supposer que, dans la compétition
entre la nature et le monde moderne des objets, c’est ce
dernier qui a tendance à l’emporter. La nature est
délimitée dans l’intérieur d’un
cadre bien précis (ce haut de portail). Puis, dans le trajet
qu’accomplit Vittoria jusqu’à son domicile,
à l’image de cette sorte de château d’eau
en forme de champignon, entouré de quelques grands arbres
qui paraissent bien seuls sur ce bord de parking (image 2), ces
deux mondes ne cessent de cohabiter dans le cadre. Dans chacun
des plans de cette séquence, on retrouve à la fois
l’idée du naturel, du touffu, du désordonné
qui se balance au gré du vent comme ces herbes folles,
et l’idée de l’ordonné, du dessiné
par la main de l’homme, qu’il soit courbe comme les
trottoirs ou rectiligne comme les lampadaires.
Lorsque Riccardo, en voiture, rejoint Vittoria, on a un retour
momentané de la nature dans le cadre. Le trottoir est moins
présent, le remblai d’herbes folles occupe la totalité
du fond de champ (image 7). Lorsque le couple traverse le bois,
les arbres emplissent le cadre (image 70). Nous avons alors davantage
une impression de « bois » qu’avec ces trois
arbres esseulés à côté d'un parking,
comme on l’a vu juste avant. Mais ce retour de la nature
dans le cadre n’est que momentané. Lorsque Vittoria
et Riccardo arrivent au pied de l’immeuble de celle-ci,
elle n’occupe plus que les bords de cadre (une amorce de
tronc d’arbre à gauche, une plante à droite,
image 8). Sous l’immeuble, la nature a entièrement
disparu. Nous n’avons plus que des lignes verticales ou
horizontales, et des carreaux. L’objet, le château
d’eau-champignon du parking, dont la forme se retrouve dans
la lampe-champignon du salon de Vittoria, a gagné. Les
feuillages bruissant dans le vent nocturne que regarde Vittoria
n’ont presque plus de place dans l'image (image 9). De même,
lors de la minute de silence à la bourse, on retrouve cette
idée qu’il y aurait bien un monde des objets, un
monde indépendant du monde naturel. Les hommes font le
silence, mais les téléphones continuent leur ballet
de sonneries. On peut aussi voir, dans ce moment là, ce
qui se reproduira à plus grande échelle, à
la fin du film, lors de l’éclipse : la nature se
calme, se tait et, l’espace de quelques instants, laisse
la place au monde inanimé qui l’entoure.
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| Image 7 |
Image 70 |
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| Image 8 |
Image 9 |
A propos de cette séquence à la bourse, il semble
intéressant de noter ici des effets de symétrie
qui serait au film lui-même ce que l’ordonnancement,
la maîtrise, la main de l’homme sont à un milieu
naturel. Lors de la minute de silence à la bourse, dans
le champ contre champ du premier dialogue de Piero avec Vittoria,
se produit un effet de symétrisation par rapport à
un objet : une colonne de pierre. A la masse blanche des cheveux
de Vittoria (image 10a) répond la masse noire du corps
courbé de Piero (image 10b). A l’inclinaison vers
la droite de la tête de Vittoria répond la même
vers la gauche de Piero. Cette idée d’ordre se poursuit
dans le plan suivant où Piero et Vittoria se redressent
de derrière cette colonne avec un même élan.
La colonne imposant sa masse au milieu du cadre, et le découpant
en trois tiers égaux (image 10c).
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| Image 10c |
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| Image 10a |
Image 10b |
Lors de la scène de séparation de Vittoria et Riccardo,
ce même processus de symétrisation se construit avec
les deux plans de Vittoria regardant Riccardo, assis devant elle,
et de son contre-champ, où les protagonistes se tiennent
face à face. Ces plans sont symétriquement opposés
et s’articulent, comme dans la scène de la bourse,
autour d’un objet-pivot. Ici, c'est un abat-jour. On a un
plan sur le personnage de Riccardo, peu dense, avec une échappée
sombre sur la partie gauche du cadre, contenant l’amorce
quasi blanche de la chevelure de Vittoria, de dos, au milieu en
bas du cadre, ainsi que l’amorce de l’abat-jour en
haut à droite du cadre (image 11a). L'abat-jour est l’unique
élément que l’on retrouve dans son plan symétrique
sur Vittoria. Ce second plan, que l’on pourrait qualifier
de « plan-miroir », est plus sombre avec une échappée
claire sur la droite du cadre, avec l’amorce quasi noire
de la chevelure de Riccardo, de dos, au milieu en bas du cadre,
ainsi que l’amorce de l’abat-jour en haut à
gauche du cadre (image 11b). En termes de couleurs, on a un peu
l'impression d'être en présence d'un positif et de
son négatif photographique. Au niveau de leurs descriptions,
ces deux plans ont la ressemblance d'un reflet. A la fois exact
et inversé. Il est d'ailleurs bel et bien question de reflet
dans le plan suivant où Vittoria refuse de voir le sien
dans le miroir (image 11c). Pour reprendre cette idée de
nature asservie à l’homme, ne pourrait-on pas dire
que, à l'image de cette série de plans, nombre de
plans du film sont ordonnancés comme des jardins à
la française ?
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| Image 11c |
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| Image 11b |
Image 11a |
Sur ce même principe de symétrisation, les deux
séquences du flirt de Piero et Vittoria, dans la demeure
familiale de celui-ci puis à son bureau, se répondent
par rapport à un point central qui serait la séquence
où ces deux mêmes personnages se retrouvent allongés
dans l’herbe, à l’ombre d’un arbre. La
première scène est sombre, la seconde est claire.
Les personnages font d'abord l’amour sur un lit, puis sur
un canapé. Ils s’embrassent à travers une
vitre en fer, puis à travers une baie vitrée (image
13a, image 13b). Dans la première demeure, les plan-bustes
de Vittoria répondent aux bustes des statues antiques (image
14), la robe déchirée ressemble à la toge
romaine de statues. Ou encore, à la première femme
inconnue encadrée dans une fenêtre répond
le plan similaire de Vittoria dans cette même position (image
16a, image 16b).
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| Image 13a |
Image 13b |
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| Image 14 |
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| Image 16a |
Image 16b |
Ceci nous amène à un nouveau thème du film,
celui de la femme dans le cadre, de la « femme portraitisée
». Lorsque Vittoria rentre chez elle et allume son appartement,
ce même cadrage, différentes fenêtres d'appartements
voisins s'allument. Différents carrés lumineux naissent.
Comme les sonneries de téléphones, lors de la minute
de silence à la bourse, ces carrés ont une sorte
de vie propre : ils s’allument et se multiplient. De plus,
on peut constater que ce sont, à chaque fois, des femmes
qui évoluent dans ces carrés, qu’elle soit
vivante (Vittoria) ou simple image (la mise en abîme du
surcadrage qui dévoile, comme une sorte d’icône,
le poster d’une femme regardant elle-même à
la fenêtre, image 17a). Ceci se renouvelle quelques minutes
plus tard, lorsque la voisine, filmée dans le cadre de
sa fenêtre, regarde Vittoria et son amie, filmées
aussi dans le cadre d’une fenêtre (image 17b), ou
encore lorsque nous est donné à voir sur un mur
ce cadre de photo-poster d’une femme africaine (image 17c).
L’idée qui semble pouvoir se dessiner ici est que
la femme serait réduite à l’état d’image,
de figurine. Elle passerait dans le monde des choses. Notons que
dans l'appartement de Piero comme dans celui de Victoria il y
a cette mise en abîme d'une femme regardant le tableau d'une
femme (image 17a, 18).
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| Image 17a |
Image 17b |
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| Image 17c |
Image 18 |
Dans l’appartement de Piero, Vittoria est un personnage
« en visite ». Elle paraît à la fois
lointaine et très proche de la situation. C’est cette
même idée que l’on retrouve lorsque, en cherchant
le petit chien de sa voisine, Vittoria tombe par hasard sur ces
poteaux qui se balancent légèrement dans la nuit
(image 19). On est à l’un des moments les plus marquants
du film. Pourquoi ? N’y aurait-il pas ici un changement
de régime ? Tout d’abord, au niveau scénarique,
il y a brisure puisque cette « rencontre » avec les
poteaux n’apporte rien à la recherche du petit chien.
Mais aussi parce que la caméra regarde avec intensité
quelque chose d’absolument anodin et qui, par le fait même
qu’il soit regardé avec insistance, devient étrange
et inconnu. L’intensité du regard entraîne
la redécouverte du monde. Ces poteaux dans la nuit sont
bien plus intriguants et lointains que toutes les photos de ce
pays lointain qu’est le Kenya. Peut être que les photos
de l’album de la voisine ne s’intéressent pas
réellement à ce pays d’Afrique, et n’en
retirent que ce qu’on attend d’elles : des clichés.
Au sens photographique comme au sens commun. Alors que les yeux
de Vittoria – ou la caméra d’Antonioni- nous
montre avec acuité des poteaux qui se balancent dans la
nuit, avec ce que cela comporte d’incongru et, surtout,
de prégnant. Comme le montre Gilles Deleuze, dans «
Au delà de l’image-mouvement »
de L’image-Temps, on passe d’une
situation sensori-motrice (on a perdu le petit chien dans le quartier,
donc on cherche le petit chien dans ce quartier) à une
situation purement optique ou sonore (cette vision des poteaux).
On retrouve cette idée quelques instants plus tard, lorsque
Vittoria regarde l’aile de l’avion qui décolle.
Les lignes droites et les formes trapézoïdales qui
composent le plan nous donnent à voir une image qui tend
vers le dessin abstrait (image 20). Ce que Gilles Deleuze appelle
un espace quelconque, « déconnecté »,
« vidé ». Cependant, ce moment a moins de force
que le précédent car, placé en début
de séquence, il n’instaure pas un changement de régime
puisqu’il est donné d’entrée.
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| Image 19 |
Image 20 |
Il semble que la perte de cette situation sensori-motrice puisse
aussi être issue de la futilité, voire de l’absurdité,
des enchaînements causes/conséquences. L’image
même de cela en serait le moment où Vittoria fait
tirer à la carabine sa voisine sur un ballon avec lequel
elle s’amusait. Vittoria s’amuse autant avec le ballon
qu’avec sa voisine. Mais cette action apparaît et
disparaît sans justification. Elle est sans cause, ni conséquence.
Au tout début du film, lorsque Vittoria arrange des objets
dans un cadre (image 4), apparaît un nouveau thème
du film, la notion de cadre, de ce qui est dans le cadre (le champ),
et de ce qui est hors du cadre (le hors-champ). Ce que révèle
le doigt pointé de Vittoria lorsqu’elle cherche à
situer la position de la ferme sur la photo du paysage africain
(image 30), est qu’un choix de cadrage désigne autant
ce qu’il montre que ce qu’il ne montre pas. L’élection
d’un champ entraîne nécessairement l’apparition
d’un hors-champ. Le non vu a autant d’importance que
le vu car son absence, issu d’un choix, permet au présent
de se révéler. Par ailleurs, comme on le
voit avec le panoramique de recadrage qui nous fait passer d’un
paysage de savane à des lions se reposant dans l’herbe
dans la même photo (image 31a & 31b), le cinéma
a une force supplémentaire de révélation,
dû à son mouvement, que n’a pas la photo où
tout ce qui est montré l’est en même temps,
au même moment. La « pression du hors-champ »
fait que, au cinéma, l’image peut sans cesse avoir
un devenir. On retrouve cette idée du cadre et du hors-champ
lorsque Riccardo vient, la nuit, devant l’appartement de
Vittoria. Lui essaye d’être « dans » le
champ, en se mettant dans le cadre de la fenêtre, elle essaye,
au contraire, de rester hors-champ, en ne passant pas devant cette
même fenêtre (image 69).
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| Image 4 |
Image 30 |
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| Image 31a |
Image 31b |
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| Image 69 |
Lorsque Vittoria arrive au carrefour de la maison en construction
pour attendre Piero, le plan en contre-plongée du lampadaire
décrit à la fois un objet connu –un lampadaire-,
et un objet qui ne l’est plus car il est « déspatialisé
», déconnecté de l’endroit où
il se trouve (image 21). Par cette image, le hors-champ devient
inconnu. Cette même contre-plongée sur un tas de
briques, au début du plan précédent, a pour
effet sur le spectateur que celui-ci a du mal à «
raccorder » ce morceau d’espace à la maison
en construction. En fait, le raccord s’opère par
déduction intellectuelle car « tas de briques »
et « maison en construction » font partie du même
paradigme (image 32a, 32b). Il paraît cependant peu aisé
de dire où se trouve le tas de briques par rapport à
la maison. A l’image du plan des barres horizontales et
verticales de l’échafaudage, qui ressemblent davantage
à un tableau de Mondrian qu’au plan d’une fiction
scénarisée (image 33a), les objets s’émancipent
de leur environnement. Ils ne valent plus pour la fiction. Ils
ne valent que pour eux-mêmes. Cette sortie du contexte se
fait par deux moyens : la composition de cadrages qui atteint
l’Art Abstrait, ainsi qu’une vision de plus en plus
parcellaire. Le plan des palissades (image 22) est très
similaire au plan de l’aile d’avion (image 20), tant
par sa composition faite de lignes droites qui l’amène
du côté de l’Art Abstrait, que par le souffle
du vent qui peut être la réminiscence du bruit du
moteur d’avion. Cela a pour effet de « recontextualiser
» différemment l’objet filmé. Ce ne
sont plus seulement des palissades.
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| Image 21 |
Image 32a |
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| Image 32b |
Image 33a |
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| Image 22 |
Image 20 |
Pour en revenir au plan de l’échafaudage, il en
résulte qu’il est effectivement bien difficile de
situer celui-ci dans la topographie du lieu. De même, les
deux plans des femmes attendant l’arrivée du bus
posent des problèmes de spatialisation : ces deux femmes
pourraient être dans une rue quelconque. Le hors-champ ne
se laisse plus appréhender avec facilité et on ne
peut que faire des hypothèses sur la position de la bâtisse
en construction (qui est, à ce carrefour, notre seul point
de repère). Le spectateur se retrouve dans la même
position que celle de Vittoria essayant de placer la ferme sur
la photo du Kenya (image 30). Il spécule sur les différents
possibles du hors-champ. Suivant cette même idée,
il semble ardu, à la première vision, de saisir
où s’arrête le bus. Les femmes qui l’attendent
semblent elles-mêmes le chercher du regard.
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| Image 30 |
Cette notion de perte de repère nous amène à
la dernière grande séquence du film qui en est,
en quelque sorte, sa séquence-matrice, celle vers laquelle
tout le film tend - et peut-être d'où le film vient
- : la séquence de l’éclipse. Dans le panoramique
qui inaugure cette séquence finale, les éléments
filmés retracent la chronologie du film. Tel la madeleine
de Proust, chaque objet rappelle, avec son entrée dans
le champ, un moment du film. Le vaste carrefour nu fait revenir
le moment où Vittoria quitte Piero après qu’il
l’a embrassée pour la première fois. L’infirmière
à la poussette (image 23) rappelle lorsque Piero et Vittoria
se retrouvent, avant d’aller à la demeure des parents
de celui-ci. Le château d’eau-champignon évoque
la séparation de Vittoria et Riccardo (image 23). Le jet
d’eau rappelle les jeux enfantins de Vittoria et Piero.
Les palissades de la maison en construction rappellent le moment
où Vittoria attend Piero au carrefour. Ce panoramique serait
un concentré de souvenirs du film. Les réminiscences
du passé passe par les objets. Ils ont ici, pour le spectateur,
un rôle actif, ou plutôt moteur. Cette idée
va se développer sur la séquence. Le temps d’une
éclipse, les vivants se taisent et les objets se mettent
à parler.
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| Image 23 |
A l’image de ce tas de briques, où celles-ci sont
maintenant cassées, on peut d’abord constater que
du temps s’est écoulé, et qu’il a une
emprise sur les objets. Les briques ont été usées
par le temps. Telles des êtres vivants, elles ont vieilli.
De même, la caméra scrute les craquelures du passage
clouté, sur lequel marchaient précédemment
Vittoria et Piero, telles les témoins de son évolution
et de son « vieillissement ». A contrario, le vivant,
que l’on peut caractériser par le mouvement, semble
rester étrangement immuable : on a l’impression que
c’est toujours le même Driver et son cheval qui trotte
dans cette rue (image 25), alors que, on le sait depuis les chronophotographies
de Eadweard Muybridge, s’il est bien une figure de l’image
en mouvement c’est bel et bien celle d'un cheval au trot.
Ou bien encore, il nous semble que l’infirmière ne
cesse de promener son landau sur le même trottoir. Dans
une sorte de mouvement inverse, le vivant se momifie, et les objets
s’animent. C’est maintenant les feuillages des tilleuls
qui s’agitent et s’animent. Les femmes qui attendent
le bus sont silencieuses, par contre les roues du bus se mettent
à crisser. L’eau qui coule du bidon, tel un animal
le temps d’une éclipse, semble aller se cacher, se
terrer dans les égouts. Et vice-versa, l’homme aux
lunettes, dont un plan scrute le lobe inférieur de l’oreille
en très gros plan (image 34a), semble, lui, devenir un
montage, un agrégat de différentes parties anatomiques
(image 34b). En quelque sorte, il est scientifiquement «
objectivisé », et donc « objetisé ».
Avec le très gros plan de parties du visage, celui-ci cesse
d’être visage et vivant. Il devient un objet.
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| Image 25 |
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| Image 34a |
Image 34b |
Se dégage de cette scène deux principes. Un principe
de liaison des espaces, par des mouvements panoramiques de caméra,
comme cela nous est donné dès le panoramique d’ouverture
de la séquence. Et un principe de « déliaison
», qui fonctionnerait par une parcellisation de l’espace,
dû à des très gros plans, ou à des
plans Inserts, où encore à des plans décrivant
le même objet par raccord dans l’axe. Avec ce dernier
procédé, nous n’aurions plus la continuité,
la fluidité du mouvement panoramique de caméra,
mais, au contraire, un effet de saute, d’espaces disjoints.
Si l’on s’intéresse maintenant à ce
que filme chaque mode, on s’aperçoit que le premier
mode, que l’on pourrait qualifier de
« continu », suit le mouvement – qui est l’apanage
du vivant - (le cheval au trot, le piéton sur le passage
clouté, l’homme qui lit son journal, les enfants
qui jouent, les seconds passagers du bus qui rentrent chez eux)
et le second mode, que l’on pourrait qualifier
« de discontinu », scrute l’inanimé (un
tas de briques, une barrière, des palissades, un échafaudage,
le jet d’eau, les gouttelettes d’un feuillage, un
balcon, un avion dans le ciel, un morceau de bois dans l’eau,
etc…). Ce qui semble intéressant, dans cette partition,
dans ces deux modes de filmage – le continu et le discontinu
- qui saisissent deux mondes se côtoyant – l’animé
et l’inanimé -, est, bien évidemment, de noter
les exceptions.
De l’inanimé est filmé sur le mode du continu,
de la fluidité, et vice-versa. Le mouvement panoramique,
qui suit l’eau ruisselante jusqu’à l’égout,
la rend « vivante ». De même pour le panoramique
qui décrit, en plongée, le carrefour, ou le mouvement
d’accompagnement qui suit la roue du bus. Les objets prennent
vie. Alors que, dans un mouvement inverse, les êtres vivants,
filmés en mode discontinu, se momifient. Le lobe de l’oreille
de l’homme aux lunettes devient un objet d’anatomie.
L’homme, que la caméra suivait sur le passage clouté,
se perd derrière la barrière de bois, dans un cadre
devenu immobile, au plan suivant. Ni les femmes qui attendent
le bus, ni leurs cadres, ni celle qui se tient derrière
des barreaux de fenêtre (image 35), n’osent plus bouger.
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| Image 35 |
De plus, dans la fréquence des changements de modes, on
peut noter que le mode continu du vivant est présent au
début de la séquence, puis se raréfie au
profit du mode discontinu. Il y a une contagion du continu par
le discontinu. On passe du monde des vivants, au règne
des objets. Enfin, au dernier plan du film, les objets ont gagné,
puisqu’il nous est donné à voir au moment-titre
du film –l’éclipse- non pas le soleil…
mais un lampadaire. Celui qui s’est allumé, qui s’est
animé justement parce que le soleil disparaissait. Le lampadaire
devient le soleil. Le monde des objets a remplacé le monde
naturel. Et, comme semble le suggérer le musique apocalyptique
et l’incrustation du mot « Fine »,
le jour où les objets remplaceront les humains, ce sera
la fin.
Liens
Analyse également disponible sur www.objectif-cinema.com.
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